NTERVIEW
Interview du Président de la Chambre de Chambre de Commerce et d'Industrie de Côte d'Ivoire, dans le quotidien "Le Patriote " n° 2116 des mercredi 18 et jeudi 19 octobre 2006
Le
patriote : M. Le président, vous êtes le Vice-président du comité de
pilotage des quatre scénarios de sortie de crise pour la Côte d’Ivoire. De quoi parlent ces
scénarios ?
Jean -
Louis Billon : La
méthode des scénarii n’est pas inconnus en Côte d’Ivoire puisqu’elle a été
appliquée lors d’un travail initié par le ministère du Plan et qui s’est
intitulée « Prospective Côte d’Ivoire 2025 » . Ce ministère avait élaboré quatre scénarii comme "la
chauve-souris étranglée", "le suicide du scorpion"…
La
pertinence de cette méthode à permis d’envisager l’occurrence de la crise socio
- politique actuelle alors que personne n’y croyait à l’époque.
Ce
travail a aussi été réalisé, en son temps, par les sud africains eux mêmes, ces
derniers se trouvant comme nous à la croisée des chemins. Il y avait chez eux
les scénarii tels que « l’autruche », « le canard boiteux »
« l’envol d’Icare » et « l’envol des flamands roses », ces
scénarii permettaient de se projeter dans le futur à partir d’une situation
vécue.
En ce qui
nous concerne, nous savions depuis juin 2005, qu’il n’y aurait ni élection ni
désarmement. Dés lors plusieurs scénarii se présente à la société
ivoirienne : le premier des scénarios qu’est « le chaos» considère que
les partis campent sur leur position, que la crise s’accentue et que
la Côte
d’Ivoire
tend vers plus de répression et d’isolement. Le deuxième scénario, « la
fuite en avant » faisant fi du consensus améne les protagonistes à réaliser les élections coûte que coûte dans une absence
totale de transparence sur une partie du territoire seulement. Le troisième
scénario « le redressement », envisage que les parties acceptent
d’aller au dialogue pour arriver au désarmement et aux élections, pour
s’attaquer par la suite à l’ensemble des réformes structurelles. Le scénario 4
« Renaissance » favorise le report des élections, désigne un
gouvernement de technocrates dont la mission principale est d’entreprendre des
réformes et dont la priorité est donnée à la stabilité politique et sociale,
ainsi qu’à une croissance économique durable.
L.P. :
En élaborant ces quatre scénarios, quel est l’objectif recherché par le comité
que vous pilotez ?
J.L.B : Il faut
savoir que ces scénarios ont été réalisés par 30 personnalités d’horizons divers
de la population ivoirienne qui ne se connaissaient pas avant de travailler
ensemble à cet objectif. L’objectif est que la réflexion ne parte pas uniquement
toujours des mêmes acteurs politiques qui déterminent l’avenir de notre pays.
Force est de constater que ce sont les hommes politiques qui nous ont conduits
dans cette crise. Nous avons minimisé la place du politique prenant part au
conflit au profit de la société civile jusque là inexistante. Il est souhaitable
de redonner la parole aux acteurs civils, ceux qui vivent au quotidien les
affres de la classe politique. Raisons pour lesquels certains organes
délibérants doivent être mis en place. Qu’il s’agisse d’une assemblée
constituante ou d’une nouvelle constitution.
L.P. :
A vous entendre parler, d’aucuns vous reprocheront de soutenir les idées d’une
partie de la classe politique ivoirienne. Notamment
l’opposition.
J.L.B :
Non, c’est un faux débat. Il faut préciser que ces scénarios ont été élaborés
depuis juin 2005. C’est plutôt les partis qui commencent à nous rejoindre. Il ne
faut pas inverser les choses. Nous avons dit, bien avant tout le monde, qu’il
faudrait envisager la situation de façon plus large. Dans les scénarios, il y a
quatre possibilités. Certains pourraient peut être préférer le
« chaos ». D’autres « la fuite en avant » ou « le
redressement ». « Le redressement » serait véritablement le plus
idéal des scénarios car par essence il est le plus consensuel. Parce qu’il
appelle au dialogue. Or on constate que ce dialogue n’existe pas. Les partis
n’arrivent pas à s’entendre. Et la problématique dans la situation actuelle où
les partis politiques continuent de prédominer dans le gouvernement conduit à
des blocages de l’action gouvernementale. Au demeurant, le scénario 4 « la
renaissance » présente la meilleure alternative tant elle arbore la
possibilité de réformes structurelles de fonds permettant sur le long terme une
stabilité durable. Depuis 2003, les Chefs de gouvernement contraints de
travailler avec l’ensemble des partis politiques ont été confrontés à des
blocages partisans qui ont sans cesse remis en questions le consensus nécessaire
à la conduite des actions de l’Etat. Comprenons que les partis sont animés d’une
farouche volonté de conquête et de conservation du pouvoir, ils s’assurent un
trésor de « guerre » pour leur parti en vue des batailles politiques.
Concrètement dans le quotidien, il y a des ministère qui ne fonctionnent pas comme ils devraient.
C’est la
raison pour laquelle le scénario 4 « la renaissance » est fondamental
tant il propose des réformes en profondeur avec la mise en place d’une assemblée
constituante qui pourra siéger en toute liberté.
Les
triturations successives de la constitution ont amené l’instabilité, retouchons
une bonne fois pour toute cette dernière pour rétablir la stabilité tant espérée
par tous les ivoiriens.
L.P. :
A vous entendre parler, on a l’impression que c’est la constitution qui est à
l’origine de la crise parce qu’elle renfermerait des germes confligènes ?
J.L.B :
Non, ce n’est pas la constitution seule qui est l’origine de la crise. Il ne
faut pas se le cacher. Derrière la crise ivoirienne, il y a eu des propos et des
comportements. On a commencé par des comportements qui étaient en déphasage avec
le symbole du drapeau. J’aime rappeler le symbole du
drapeau.
Vous
savez la première fois que le drapeau de
la Côte
d’Ivoire a été présenté, c’était le
4 décembre 1958.
L’Orange,
le blanc et le vert. L’orange symbolisant la savane qui représente les régions
du Nord, le vert symbolise la forêt a savoir les
régions du Sud et le blanc symbolisant
la Paix. Illustrant
l’union des
deux peuples dans la paix et la concorde. Il est évident pour moi qu’il faille
rétablir ce symbole dont parle autre hymne national.
L.P. :
Vous dites que ce sont des propos et des comportements qui nous ont conduit dans
cette crise. Pensez-vous, nous identifier clairement les auteurs de ces
écarts ?
J.L.B : Clairement, il ne faut pas se le cacher, c’est la classe politique. La classe
politique qui a fait des querelles. On a parlé d’ivoirité multiséculaire comme si
la Côte
d’Ivoire avait 600 ans. Avec des
difficultés pour certains d’avoir leur pièce d’identité. D’autres n’ont toujours
pas leur pièce d’identité et pourtant on ils en on fait la demande depuis 1995,
alors qu’ils étaient en possession de la carte jaune. Voilà une personne qui a
droit à l’identité ivoirienne et au moment du renouvellement de ses papiers on
trouve qu’il n’est pas ivoirien. Cela a été repris pratiquement comme fonds de
commerce politique par certains. Cela était une sorte de prétexte pour nos
forces de l’ordre pour leur racket. Et cela continue. Donc forcement on arrive à
la longue àune crise. Hors de ces comportements, on
assiste à des alliances et des « dé alliances » au sein de la classe
politique. Les ennemis d’hier sont aujourd’hui réunis. Et les amis d’hier se
battent les uns contre les autres. J’ai observé la classe politique depuis 1995.
C’est la classe politique qui est à la base de ce que nous vivons
actuellement.
L.P. :
L’actuel chef d’Etat n’a-t-il pas une grande part de responsabilité dans cette
crise ?
J.L.B : Pas plus
que les autres.
L.P. :
Mais c’est sous son mandat que la guerre a éclaté.
J.L.B : Il ne
faut pas oublier une chose. Cette crise a véritablement commencé avec le coup
d’Etat de 1999. C’est depuis cette date que nous nous sommes retrouvés en crise
et que nous n’avons jamais pu retrouver une paix durable ; Donc les
origines de la crise ont commencé avant ; Maintenant, si vous ne dites que
la crise c’est accentuée sous l’actuel chef d’Etat et qu’il n’arrive pas a
redresser la situation, cela est tout autre chose. Mais on ne peut pas faire
peser toute la responsabilité sur lui. Ce que l’on peut dire c’est que quand on
est chef d’Etat on est, comme on avait coutume de le dire, le « père de
la Nation
». On doit
rassembler les enfants d’un même pays et arriver à les réconcilier. En toute
sincérité, il me semble que nous ne sommes pas dans le scénario qui peut nous
garantir une paix durable. Nous sommes aujourd’hui par rapport à ce que nous
observons dans la « fuite en avant ». Ce qui aujourd’hui préoccupe les
gens, c’est d’aller aux élections. La crise ne sera pas résolue que par les
élections et le désarmement. Nous devons régler les questions qui ont conduit
certains à prendre les armes. Car si les règles on peut avoir désarment
aujourd’hui et un réarmement dans quelques années. Les différents accords et les
différentes résolutions ne peuvent que nous aider et nous accompagner dans le
processus de paix.
Le
Patriote : Dites-nous dans les quatre scénarii que vous évoquez, quel est
plus plausible dans la situation actuelle ?
J.L.B : Ce qui
est recherché semble être le 3, or les partis ne s’entendent pas. C’est la
raison pour laquelle nous privilégions le scénario 4 qui est plus audacieux et
qui parle d’une vrai transition dans toutes ces
composantes.
L.P. :
doutez-vous des accords et autres résolutions signés sous l’égide da
la
Communauté
internationale.
J.L.B : ça peut
nous aider. Mais si les ivoiriens ne s’approprient pas le processus de paix on
sortira pas de cette crise. On peut prendre toutes les résolutions du monde
encore faut-il qu’elles soient appliquées. Nous constatons que celles qui ont
été prises ne sont pas appliquées dans leur entièreté.
LP :
Voulez-vous dire que vous ne croyez pas à Addis-Abeba qui s’ouvre
aujourd’hui ?
J.L.B : je n’ai
pas dit que je croyais pas à la communauté internationale. J’ai dis que les
résolutions ne peuvent qu’aider et accompagner les ivoiriens dans la résolution de la crise. C’est
bien que la communauté internationale soit au chevet de
la Côte
d’ivoire. Mais sur le
terrain qu’est-ce qui change réellement ?
L.P. :
N’est-ce pas la faute à M. Gbagbo qui refuse
systématiquement d’appliquer les accords auxquels lui-même a souscrit ?
J.L.B : Il n’est
pas le seul. Je vois beaucoup de blocage au niveau d’autres acteurs
politiques. Il n’est pas le seul à s’exprimer. C’est trop facile de toujours
rejeter la faute sur une seule personne. Il y a des propos d’autres leaders qui
sont tout aussi incendiaires. Ils sont au même titre responsable du blocage
actuel.
L.P. :
Votre discours a-t-il vraiment un impact sur les populations ivoiriennes ?
Avez-vous un retour intéressant de la part du peuple ?
J.L.B : Aujourd’hui on communique beaucoup autour de nos idées. Ce n’était pas le cas
lorsque nous avons commencé en 2005. Lorsque nous disons qu’il faut minorer la
place des partis politiques dans la sortie de la crise, bien sûr ça ne plait à
aucun parti politique. Mais qu’en vous discutez avec les ivoiriens dans
leurs salons, ailleurs, loin des oreilles politiques, ils s’accordent à dire que
nous n’avons pas tort. Si c’était un sondage, je dirais que la majorité des
ivoiriens ne sont pas opposés à la mise à l’écart des politiques dans la
recherche de solution à la crise.
L.P. : Visiblement vous êtes très volontaire pour la recherche de la paix. Cela
est-il dû aussi à votre expérience personnelle ? Vous êtes Maire de
la Commune
de
Dabakala sous autorité des Forces
Nouvelles.
J.L.B : Certains
ivoiriens sont encore dans la logique de la guerre. Beaucoup demeure dans les
querelles. C’est sans doute parce ceux-là n’ont pas vraiment vécu la guerre.
Personnellement, notre résidence familiale a été occupée. On a perdu énormément
de biens. On a été parmi les premiers à avoir des tombes profanées. Légitimement
on pouvait avoir des positions plus belliqueuses que d’autres. Si nous avons
décidé de plutôt faire la promotion du dialogue c’est parce que nous avons
compris que la guerre appelle la guerre. Pour en sortir il faut examiner
la Côte
d’ivoire
dans son ensemble. Les zones Nord, Centre et Ouest sont des régions qui
souffrent énormément de cette crise. Tout le monde aspire à la paix et à un
retour à la normale. Malheureusement les querelles politiques nous maintiennent
dans cette situation. On traîne les pieds. Les résolutions sont appliquées
tellement lentement qu’on avance à peine et la crise perdure. On finit par
accepter ce qu’on aurait dû accepter depuis janvier 2003 (les accords de
Marcoussis signés fin janvier 2003, Ndlr). Il y a des
exemples de pays qui ont pu s’en sortir en quelques mois. Le Cambodge a été
divisé. Mais en 18 mois, ils ont fait le désarmement, le redéploiement,
l’identification, les élections etc. Donc, c’est faisable.
L.P. :
Vous mettez en cause la volonté politique des acteurs ?
J.L.B : Il
manque effectivement de la volonté politique. Je ne sais pas quoi vous dire. Il
y a eu tellement de frustrations dans ce pays, tellement de peine. Il faut
aller au pardon. Il faut sortir de la logique actuelle pour aller à la paix et
reconstruire notre pays. Il faut que les entreprises
vivent.
L.P. :
Vous êtes également Président de
la Chambre
de commerce et de
l’industrie. Quel est l’état des lieux ?
J.L.B : L’environnement et le climat socio politique actuel laissent penser que si nous
continuons dans cette voie l’Etat va au devant de sérieux problèmes. Même ici, à
la chambre de commerce et d’industrie, il y a des élus qui ont délocalisé leur
activité. Ils sont partis au Togo, au Mali au Ghana etc. cela se fait également à l’échelle nationale également. Fort
heureusement beaucoup sont restés. La pression sociale est également forte. Une
ville comme Abidjan est passée de 3 millions d’Abidjan à près de 6 millions. Il
y a des zones qui ne sont pas loties mais qui sont habitée sans eau et sans
électricité. Le tissu de l’éducation nationale est en train de se détériorer. Il
n y a plus d’investissement en infrastructures. La population augmente. La
situation est explosive. Si on n’arrête pas tout de suite cette crise pour
commencer la phase de reconstruction la situation risque d’être ingérable. On
assiste encore à une querelle de la classe politique pour la conservation
et la conquête du pouvoir. Mais personne ne se préoccupe du bien être actuel et
à avenir des ivoiriens.
L.P. :
Le tissu social et économique va résister à cette situation pendant combien de
temps ?
J.L.B : Il
tiendra au détriment de l’économie structurée. On va passer à une économie
complètement déstructurée et informelle. Ce n’est pas avec ce genre d’économie
qu’on peut garantir le développement et construire l’avenir. Il faut restaurer
l’autorité de l’Etat avec une administration forte et crédible, présente sur
l’ensemble du territoire. Aujourd’hui une partie du pays échappe complètement à
l’administration centrale. Je persiste, la situation demeure
explosive.
L.P. :
la Côte
d’ivoire
peut-elle néanmoins tenir son rang dans la sous région ?
J.L.B : Dans les
conditions actuelles et sur le long terme, je dis non ! Aujourd’hui, la
croissance économique des autres pays est plus importante même si la masse
monétaire de
la
Côte
d’ivoire reste plus élevée. Le Ghana est actuellement
mieux perçu que
la
Côte
d’Ivoire sur tous les plans. Il a une bonne croissance et
une stabilité politique. Les investisseurs sont sensibles à ces signaux. Les
infrastructures portuaires et routières sont en train de se développer dans la
sous région. Il y a une concurrence relative qui se crée. Cela réduit le
leadership ivoirien, alors que notre pays regorge d’un énorme potentiel
économique. Il suffit que l’on retrouve
la Paix
….
L.P. :
n’empêche le Président du FPI, l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan a presque menacé des ressortissants de
la
CEDEAO
dont plusieurs sont pourtant d’importants
opérateurs économiques.
J.L.B : Un homme
politique ne peut pas s’attaquer ainsi aux ressortissants de
la CEDEAO.
Nous-mêmes
ivoiriens sommes des ressortissants de
la CEDEAO.
Les
ressortissants de
la CEDEAO
peuvent et doivent vivre en
Côte d’ivoire en toute liberté, comme nous nous le faisons chez eux. Ils
constituent une force économique. Pour nous, le mieux, c’est de réserver un
meilleur accueil à ces ressortissants et leur permettre de travailler dans de
meilleures conditions. Je pense que Monsieur Affi N’Guessan a perdu son sang froid. Il serait mieux de
rassurer l’ensemble des ressortissants de
la CEDEAO
et ceux venus d’ailleurs.
Rappelons que
la
Côte
d’Ivoire a toujours été une terre
d’accueil.
Interview
réalisée par KIGBAFORY Inza et Jean Claude
Coulibaly
Ph :
A. Mesmer
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